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lundi 24 juin 2019

La rigole du diable de Sylvie Granotier

La rigole du diable

 

Sylvie Granotier


La rigole du diable /  Sylvie Granotier

Catherine, une jeune avocate prometteuse, est ravie. Elle vient enfin de décrocher un procès en assise, qui lui permettra sûrement de prendre du galon en temps que membre du barreau. Sa cliente, Miriam, une jeune gabonaise récemment arrivée en France suite à des circonstances tragiques, est accusée d’avoir assassiné son époux Gaston, afin de toucher son héritage. Pour Catherine, sa cliente est victime du racisme ordinaire et de la cupidité de la famille de Gaston, qui ne peut supporter que la jeune femme soit l’héritière de la fortune du défunt. Alors que l’avocate se rend dans la Creuse pour couvrir le procès, elle réalise que son propre passé, douloureux et tragique, pourrait bien la rattraper. En effet vingt-ans plus tôt sa mère est morte assassinée sauvagement. Et si Catherine se rapprochait sans le savoir de l’assassin ?

J’ai emprunté ce roman complètement par hasard, en voulant simplement savourer une enquête policière couplée d’un suspense haletant, pourtant je dois admettre que je suis plutôt déçue par ma lecture.

Le personnage de Catherine m’a tout d’abord posée problème. En effet je trouve qu’elle est l’archétype de l’héroïne de roman policier, c’est-à-dire belle, pourvue d’un passé tragique et douloureux, d’une carrière exigeante et d’une vie amoureuse et sexuelle débridée, bien que souffrant parfois d’un manque de vrai amour… J’ai trouvé que Catherine rentrait un peu trop dans les codes habituels. Malgré tout, je suis quand même parvenue à m’attacher à elle et à la suivre dans son aventure jusqu’au bout. C’est pourquoi je peux évoquer mon deuxième problème, l’intrigue, ou plutôt, son dénouement.

Durant tout le roman, l’auteure parvient à développer de façon équilibrée deux axes majeurs : le procès de Miriam et le passé de Catherine. Nous découvrons à tâtons avec le personnage divers éléments pouvant l’aider à reconstituer des traces de sa mère. Sylvie Granotier parvient à faire progressivement monter une tension à mesure que nous progressons vers le dénouement ! Elle nous donne même le point de vue de potentiels meurtriers ou personnages dangereux pour Catherine, ce qui nous plonge dans une angoisse semblable à celle qu’éprouve parfois l’héroïne. L’écrivaine parvient aussi à dresser le portrait de nombreux personnages secondaires.

Mais la fin de La rigole du diable m’a fait l’effet d’un pétard mouillé, d’un feu d’artifice trop vite éteint… Le point culminant tant attendu du récit est relaté beaucoup trop rapidement à mon goût. Pour commencer, avant d’en avoir une confirmation explicite, j’avais déjà deviné qui était le meurtrier. De plus, lorsque Catherine est confrontée à celui-ci, je trouve que la scène passe trop rapidement. Le sort du coupable est expédié en quelques lignes et nous n’avons pas vraiment de détails sur le cheminement parcouru par l'avocate pour en arriver à cette conclusion.

Le procès de Miriam n’a également pas le grandiose que nous pouvions espérer. Là encore, au lieu d’être théâtrale, détaillée, l’affaire est expédiée en à peine un chapitre. Il y a certes un petit retournement de situation mais cela ne change pas vraiment le cours des évènements, Catherine continue toujours de défendre sa cliente.
[Spoiler alert] Le lecteur peut aussi avoir l’impression de rester sur sa faim lorsque le roman se termine, puisque nous n’en savons pas plus sur les motivations de Miriam qui l’ont poussées à dissimuler des éléments importants à son avocate ou qui a mis le cyanure dans la nourriture de Gaston. Tout est beaucoup trop rapide !

Ce point négatif est vraiment très problématique pour moi puisque la fin dans un roman est déterminante. Ainsi, je ne peux même pas vraiment qualifier ce roman de bonne lecture, mais de lecture passable, qui m’a laissée insatisfaite.

La Rigole du diable de Sylvie Granoiter publié aux éditions Albin Michel.

lundi 10 juin 2019

Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus d'Eric-Emmanuel Schmitt

Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus.


Eric-Emmanuel Schmitt

 

Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus / Eric-Emmanuel Schmitt

 


Lors d’un voyage en Chine, un industriel européen, spécialiste en affaires, se lie d’amitié avec Mme Ming, une femme d’âge mûr officiant en tant que « dame pipi » dans un hôtel luxueux. Au fil des conversations, il apprend avec stupeur que Mme Ming a dix enfants. Or l’industriel connaît parfaitement la restriction de natalité qui sévit en Chine. Il refuse d’abord de croire aux dires de la femme… Mais le temps passant, il se met à douter… Et si Mme Ming avait bel et bien une famille nombreuse et extraordinaire ?

Le roman d’Eric-Emmanuel Schmitt est une bonne lecture. Je trouve que l’auteur a un style direct et efficace, qui parvient finement à critiquer certains aspects de notre société. Nous sentons notamment combien il est opposé à notre société de consommation qui exploite les employés chinois en les faisant travailler des heures dans des conditions détestables pour produire nos jouets, nos produits. Il parvient aussi à décrire les souffrances qu’à pu causer la loi de l’enfant unique en Chine, et la douleur ressentie par certaines personnes à l’idée de ne pas avoir d’enfants.

L’auteur parvient aussi à dépeindre des personnages attachants. Tout comme le héros du récit, nous éprouvons de l’affection pour Mme Ming, pour son don pour raconter les histoires, ses maximes intelligentes, sa gentillesse. C’est une femme particulièrement émouvante qui a probablement vécue des épreuves terribles. Le narrateur est aussi un protagoniste que nous aimons suivre. Son regard ironique et piquant sur notre société nous offre des moments d’humour mémorables. Nous sentons aussi toutes ses faiblesses et son propre désir d’avoir une famille, sans pour autant oser franchir le pas.

Le défaut que je reprocherai à ce roman est le fait qu’il reste trop en surface. Les thèmes abordés, les personnages sont tous très intéressants, mais j’aurais aimé qu’Eric-Emmanuel Schmitt approfondisse encore un peu plus son propos, que l’on en sache davantage sur le passé de Mme Ming, qu’il traite plus en détail des défauts de la mondialisation, des problèmes causés par la loi de l’enfant unique. Toutes les idées du récit sont bonnes, intrigantes, captivantes, mais la fin de l’histoire est beaucoup trop rapide !

C’est pourquoi Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus restera simplement une bonne lecture, un bon divertissement, une intéressante piste de réflexion, mais pas un coup de cœur ou une lecture marquante car l’auteur ne va pas assez au fond de ses thèmes. C’est sûrement une histoire dont les détails m’auront échappés d’ici quelques semaines… Cependant, il me laissera une bonne impression. C’est pourquoi je recommande ce roman à ceux qui désirent une lecture rapide et agréable et à ceux qui aiment les contes et les histoires courtes.


Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus d'Eric-Emmanuel Schmitt publié aux éditions Albin Michel.

lundi 20 mai 2019

Dans un rayon de soleil de Tillie Walden

Dans un rayon de soleil


Tillie Walden

 

Dans un rayon de soleil / Tillie Walden

 


Dans un monde parallèle presque exclusivement féminin, les êtres humains peuvent voyager entre les planètes. Mia, une jeune femme d’une vingtaine d’années, rejoint l’équipage d’Alma et de Char, deux femmes spécialisées dans la réparation des bâtiments anciens. Au sein du groupe, Mia forge des amitiés puissantes et solides notamment avec Julie, une ex-patineuse vive, pétillante et courageuse et Eliott un.e mécanicien.nne hors paire, d’une remarquable intelligence et d’une loyauté sans égal. Mais Mia n’a pas pour seul objectif de restaurer des objets anciens. Au cœur du cosmos, elle est hantée par le souvenir de son amour de jeunesse, Grace, qu’elle a rencontrée alors qu’elle était en pensionnat. La jeune fille a mystérieusement disparue de sa vie, et Mia tient absolument à la retrouver pour pouvoir enfin cesser d’être hantée par son ombre…

Dans un rayon de soleil / Tillie Walden


Cette bande-dessinée est un coup de cœur ! J’ai eu envie de la lire grâce à la merveilleuse chronique de Mlle Cordélia et je n’ai vraiment pas été déçue de ma lecture !

C’est une bande-dessinée originale, entre la science-fiction et le récit d’aventure. Je trouve que l’auteure parvient à planter un univers riche, sans pour autant nous perdre dans des détails ou des explications complexes. C’est un monde à la fois très mécanique, avec de nombreux vaisseaux, outils de navigations, mais aussi assez féerique et poétique, (l’engin dans lequel se déplacent Mia et ses amis ressemblent à un poisson géant).

Dans un rayon de soleil / Tillie Walden

Tillie Walden dépeint des personnages attachants, que l’on aime suivre tout au long de cette aventures. Chacun a ses qualités et ses défauts. Mia, notre héroïne, peut-être parfois insolente, têtue et irréfléchie, pourtant elle est aussi très sociable, généreuse, elle accepte les autres, malgré leurs différences. J’ai également apprécié le personnage d’Alma, qui sous ses airs bourrus et autoritaire cache une profonde affection sincère pour ses coéquipiers. J’ai aussi été charmée par le/a mystérieux.se Eliott. Iel est non-binaire, c’est-à-dire qu’iel ne se définit ni comme une fille, ni comme un garçon. Ce personnage n’est cependant pas défini uniquement par cette identité de genre, c’est aussi un protagoniste au passé mystérieux et douloureux que l’on apprend à découvrir au fil du récit.

Dans un rayon de soleil / Tillie Walden


C’est encore un autre point qui me fait adorer cette bande-dessiné, Tillie Walden parvient à intégrer à son odyssée spatiale déjà riche le passé des personnages principaux, sans que cela nuise au rythme du récit. Cela nous permet donc d’avoir une histoire palpitante, sans pour autant avoir des protagonistes au caractère superficiel.

Dans un rayon de soleil / Tillie Walden

L’histoire d’amour entre Mia et Grace m’a également beaucoup touchée, j’ai trouvé cette petite romance très douce, avec en même temps un côté assez dramatique puisque les deux jeunes filles se retrouvent séparées. Je trouve également que l’auteure traite cette relation avec réalisme, sans en faire quelque chose de trop omniprésent ou de trop niais. En effet, la fin de cette histoire n’est pas malheureuse mais ce n’est pas non plus le happy end classique des comédies romantiques qui peuvent parfois paraître trop parfaites et irréalistes à mon cœur dur de lectrice aigrie.

Dans un rayon de soleil / Tillie Walden


Mais le gros point fort de cette BD est les dessins. Nous en avons pour notre argent, l’œuvre de Tillie Walden est énorme, et toutes les planches sont en couleur, ce qui nous offre des cases magnifiques sur chaque page ! L’auteure sait magnifiquement bien jouer avec les couleurs. En effet, lorsque Mia se remémore ses souvenirs de pensionnat, les couleurs sont dans des tons plutôt froids, bleus, noirs et violets foncés, alors que lorsque nous suivons le déroulement actuel des évènements, les couleurs sont plutôt chaudes, dans les tons rouges orangés. Tillie Walden met également beaucoup de détails et soigne les expressions de ses protagonistes.

Dans un rayon de soleil / Tillie Walden


C’est donc une bande-dessiné que je recommande à cent pour cent pour tous les amoureux de science-fiction, d’histoires d’amour, de quête et d’aventures !

Dans un rayon de soleil de Tillie Walden publié chez Gallimard.

La vidéo de Mlle Cordélia:


lundi 13 mai 2019

Les magiciens de Lev Grossman

Les magiciens


Lev Grossman


Les magiciens / Lev Grossman


Quentin Coldwater est un jeune homme ordinaire vivant dans une petite banlieue triste des États-Unis. Sa passion ? Une série fantasy, Les Chroniques de Fillory, qu’il a dévoré étant enfant, et qu’il continue toujours de relire avec beaucoup de plaisir. Mais lorsque par hasard il passe un examen pour entrer dans une école de sorcellerie et y est admis, il pense vivre un rêve. Cependant, la réalité se révèle moins palpitante que ce qu’il avait imaginé, et le jeune homme ne parvient pas à guérir du mal être qui le ronge. Car les jeunes étudiants ne sont pas dans un roman, et il n’y a pas de créatures magiques à tuer sur Terre, pas de vieux sorciers leur distribuant une quête ou leur contant une prophétie. Mais peut-être n’existe-t-il pas qu'un seul monde ? Peut-être que Quentin et ses amis ont encore beaucoup de choses à découvrir…

J’ai adoré ce roman. Je l’avais acheté suite à une vidéo de Lemon June, puis laissé reposer dans ma bibliothèque durant de longs mois. C’est finalement récemment que je l’ai ressorti, et j’ai vraiment été charmée par cette histoire. La plus grande force de ce livre est qu’il joue avec les codes du récit fantasy classique.

Tout d’abord le personnage principal, Quentin, est à mes yeux un antihéros. Il est fondamentalement malheureux, rongé par le mal être, il semble toujours attendre une autre vie, un autre destin, même quand il est dans son école de magie. Il peut être aussi parfois égoïste et autodestructeur. Cependant, d’une certaine façon, nous nous attachons à lui car c’est à travers ses yeux que nous découvrons le monde de la magie. De plus, ses imperfections le rendent plus accessible, moins parfait que d’autres protagonistes de roman, plus humain et donc plus proche de nous.

J’ai aussi beaucoup aimé le petit groupe qui gravite autour de Quentin, notamment Alice, une jeune femme d’une intelligence prodigieuse et d’un courage hors du commun. Elle est plus proche du l’héroïne typique des romans fantasy, avec son côté timide et son talent, mais Lev Grossman dresse un portrait réaliste de la jeune femme, et n’en fait pas un personnage cliché. J’ai beaucoup aimé assister à ses performances magiques grandioses.

Eliott, un autre camarade de Quentin, est aussi attachant. C’est le premier élève que le jeune homme rencontre et comme lui, il souffre d’un profond mal être, qu’il tente de soigner via l’alcool et les fêtes. Plus le roman avance, plus il semble s’approcher du gouffre. Cependant la fin de cette histoire nous montre un Eliott plus épanoui et nous donne bon espoir pour l’avenir de ce protagoniste. Je l’ai trouvé très touchant.

Ce qui m’a étonnement beaucoup surprise et plu, c’est la non-idéalisation de la magie. Les cours n’ont pas véritablement un côté idyllique. Certes l’auteur nous offre parfois des descriptions grandiose, mais l’apprentissage de la magie apparaît surtout comme difficile et fastidieux. Les étudiants doivent retenir des quantités astronomiques de formules en un temps record et mémoriser des centaines de mouvements. L’auteur aime planter un décor classique, une école de magie, mais nous surprend avec ce qu’il se passe entre les murs.

J’ai aussi adoré le fait que les personnages n’aient pas forcément d’ennemis à abattre, de prophétie à suivre ou de quête à réaliser une fois leurs études achevées. Cela donne un aspect plus réalise à cette magie et à la vie d’adulte des héros. Cela ménage aussi plus de suspens pour la suite de l’histoire.

Ce tome 1 est donc une excellente surprise, j’ai apprécié le côté plus mature de l’histoire, sa forme de réalisme et les personnages ! Je recommande donc chaudement cette série à ceux qui apprécient les romans fantasy et fantastiques en général mais qui se sentent peut-être trop vieux pour succomber de nouveau à la magie de chroniques telles que Narnia.

Une série (que je n’ai pas vue) est également produite par Syfy et comporte actuellement 4 saisons. Une cinquième saison semble prévue pour 2020.



Les magiciens de Lev Grossman publié aux éditions l'Atalante.

La vidéo de Lemon June:


lundi 6 mai 2019

La vraie vie d'Adeline Dieudonné

La vraie vie


Adeline Dieudonné

 

La vraie vie / Adeline Dieudonné

 


Dans la maison des parents de notre héroïne, il y a une pièce particulière : la chambre des cadavres. C’est là que son père, un chasseur professionnel, expose ses trophées. Parmi eux, une hyène. Si l’animal semble inoffensif, il va peu à peu prendre le contrôle de son petit frère et envahir sa tête, tel un esprit maléfique, réduisant le petit garçon à un être uniquement habité par la haine et par la violence. Mais la jeune fille refuse de rester passive face à cela, et se prend de passion pour les sciences afin de remonter le temps et changer l’évènement dramatique qui a livré Gilles à la hyène. Mais plus elle grandit, plus elle se rend compte qu’elle devient une cible, une proie pour son père et pour son âme de chasseur.

J’ai adoré ce roman, dont j’avais entendu parler sur la chaîne d’Audrey-le Souffle des mots. Cette histoire m’a proprement bouleversée. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le résumé, ce roman n’est pas fantastique, même si l’héroïne ressent véritablement la présence de la hyène. Cet animal est en réalité la personnification de la mort et de la violence. Je préfère également ne pas vous révéler quel est l’évènement tragique qui a fait basculer Gilles, afin de ne pas gâcher le suspense mis en place par l’auteur.

Ce que j’ai préféré dans cette histoire, c’est son personnage principal, bien que nous ne connaissions pas son nom. Nous la suivons depuis ses dix ans jusqu’à ses 15 ans, et j’ai aimé la voir grandir, évoluer, prendre en maturité et en force. Elle fait preuve d’un courage incroyable et d’une détermination sans faille pour sauver son petit frère. Elle ne renonce jamais, malgré la situation difficile qu’elle doit affronter, la violence de son père et la passivité de sa mère. C’est aussi une jeune fille d’une intelligence rare, qui démontre un don pour les sciences dès son plus jeune âge. J’ai apprécié la voir évoluer auprès d’un vieux professeur de son quartier, et le fait de la voir se référer à Marie Curie comme un modèle.

Ce que j’ai trouvé également très impressionnant, c’est la façon dont Adeline Dieudonné parvient à décrire la violence de l’univers dans lequel ses personnages évoluent. Elle sait parfaitement instaurer une tension au sein de son histoire, à travers la hyène tout d’abord, mais aussi via les descriptions du père de l’héroïne, ses gros plans sur ses mâchoires qui se contractent et sa voix qui devient douce alors qu’il s’apprête à frapper. Elle créée un contraste saisissant entre cet homme féroce et sa femme, qu’elle qualifie d’amibe, fragile et passive, dont nous percevons cependant un semblant de vie au fur et à mesure que sa fille se rapproche d’elle.

L’auteure décrit aussi à la perfection le terrible changement chez Gilles au cours des cinq années que couvrent le roman. Ces passages sont parfois très durs mais nécessaires pour comprendre la gravité de la situation et nous pousser à nous révolter contre ces parents qui ne remplissent pas leur rôle en ne tentant rien pour aider leur fils, en laissant ce poids sur les épaules de sa sœur.

Si le monde clos de la banlieue résidentielle où vivent les personnages est violent, Adeline Dieudonné nous fait sentir que ce lotissement est fait une réplique en miniature de la société. Cela est permis grâce à la femme du vieux professeur, qui a été sauvagement agressée dans sa jeunesse pour avoir protégé des femmes battues, alors que le couple vivait encore à Tel Aviv. Cela peut expliquer le titre du roman. La vraie vie, c’est celle que les personnages vivent à cet instant, avec toute cette violence contre les femmes.

La fin du roman est à la fois terrible et pleine d’espoir. Nous sentons que même si les protagonistes n’auront pas la vie facile, il y a peut-être une chance pour qu'elle soit meilleure que celle de leurs parents.

La vraie vie d'Adeline Dieudonné publié aux éditions Iconoclaste.

La vidéo d'Audrey:



lundi 29 avril 2019

L'été circulaire de Marion Brunet

L’été circulaire


Marion Brunet



L'été circulaire / Marion Brunet


Jo et Céline, deux sœurs de 15 et 16 ans vivent dans une petite ville de province du Sud de la France. Écrasées par le soleil, la chaleur et l’ennui, elles s’apprêtent à vivre un été semblable à tous ceux qui ont précédés, en partageant leur temps entre la fête foraine du village et les baignades clandestines dans les piscines de villas inoccupées. Mais tout bascule lorsque l’on s’aperçoit que Céline est enceinte. Devant son refus de dire qui est le père de l’enfant à naître et l’impossibilité d’avorter, une tension va peu à peu gagner la famille et les amis des deux adolescentes. La jeune femme va s’attirer le mépris de sa mère et la colère de son père, un alcoolique irascible et violent, soupçonnant tous les hommes qui s’approchent de Céline et capable de commettre l’irréparable…

Ce roman constitue un véritable choc, une immense découverte. J’avais entendu parler de cette œuvre puisque Marion Brunet a remporté le Grand Prix de littérature policière en 2018, mais je n’avais pas prévu de le lire. Le premier chapitre m’a cependant fait changer d’avis. Le début violent de l’histoire, où Céline reçoit une gifle de son père, nous fait plonger dans le récit et nous pousse à continuer notre lecture.

« Ce soir, Céline, c’est pas une main au cul qu’elle se prend, c’est une main dans la gueule. »

Marion Brunet retranscrit parfaitement l’ambiance lourde du récit via les descriptions du paysages. Ces maisons décrépites et toutes semblables traduisent l’enfermement des personnages qui ne semblent pas pouvoir changer de vie, échapper à leur quotidien.

La famille de Céline et Jo est particulièrement détestable. Nous avons l’impression qu’il existe une sorte de malédiction qui conduit l’histoire à se répéter sur plusieurs génération, en effet la mère de Céline avait également eut sa fille très jeune de façon accidentelle. Nous sentons également toute la rancœur accumulée par père des jeunes filles contre sa situation sociale, son manque d’argent. C’est un homme fermé sur lui-même, raciste et plein de violence. C’est un personnage qui apporte une grande tension au récit.

Céline et Jo quant à elles sont très intéressantes car ce ne sont pas des héroïnes idéales. En effet l’auteure n’essaye pas de nous les rendre sympathiques mais de les dépeindre de façon réaliste. Même si les deux sœurs s’aiment, et que Jo soutient Céline, cela ne l’empêche pas de montrer par moments dure avec elle. Jo est une jeune fille particulièrement insaisissable, sauvage, presque dangereuse. Pourtant cette détermination, cette force, et ce goût pour le théâtre qu’elle découvre tout au long du roman nous fait penser que, de tous ceux qui l’entourent, c’est peut-être la seule qui parviendra à s’échapper de cette vie misérable.

Jo n’est pas forcément sympathique de prime abord, mais nous apprenons à l’aimer et à l’apprécier au fil des pages.

Marion Brunet décrit aussi à la perfection les ravages que le racisme et l’ignorance peuvent faire, combien nous pouvons tout mélanger lorsque nous sommes mal informés et ainsi créer des tensions terribles, qui amènent à des éclats de violence. Sa plume, incisive, avec des termes crus et vulgaires, nous plonge une fois encore dans l’atmosphère du village et ne nous épargne aucun détail. Cela rend ce roman encore plus percutant et marquant.

Je vous recommande donc chaudement la lecture de L’été circulaire qui vous hantera pour longtemps !

L'été circulaire de Marion Brunet publié aux éditions Albin Michel.

lundi 15 avril 2019

Les amours d’un fantôme en temps de guerre de Nicolas de Crécy

Les amours d’un fantôme en temps de guerre


Nicolas de Crécy

 


Les amours d’un fantôme en temps de guerre / Nicolas de Crécy


Alors qu’il s’amuse au-dehors, un bébé fantôme perd brusquement la trace de ses parents. Il est heureusement recueilli par son oncle Boris qui lui procure un nouveau logement en compagnie d’une autre jeune fantôme, Lili, orpheline également. Les deux enfants vivent pendant un temps dans une certaine insouciance, hantant une vieille ferme occupée par une famille d’humain. Mais ils réalisent bientôt qu’un terrible danger pèse sur leur monde : les Fantômes Acides, des êtres maléfiques, veulent imposer leur domination et détruire tous ceux qui ne sont pas comme eux. Notre petit fantôme va alors décider de tout faire pour les combattre.

J’avais entendu parler de ce roman sur la chaîne Youtube de la booktubeuse Lemon June. Le résumé m’avait particulièrement intriguée puisqu’il s’agit d’une réécriture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale avec des fantômes. En effet le parallèle entre les Fantômes Acides et les nazis n’est pas difficile à établir, d’autant plus qu’il est explicité par l’auteur: l'Histoire des fantômes a toujours un temps d’avance sur la nôtre. Ainsi, alors que la résistance contre les êtres maléfiques est à son paroxysme, l’humanité entame l’année 1933 avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne.

L’originalité de ce roman tient d’abord du fait qu’il est magnifiquement illustré. L’auteur dessine son univers avec un trait qui peu paraître assez simple et enfantin au premier abord mais qui se révèle très efficace, puisqu’il parvient à alterner des paysages de campagnes idylliques et paisibles, symboles de l’innocence première des protagonistes, et des ambiances plus sombres et oppressantes qui évoquent la guerre et la violence. Cela donne un côté immersif et agréable à notre lecture, puisque l’objet livre est magnifique.

Les amours d’un fantôme en temps de guerre   Nicolas de Crécy


L’histoire est aussi très bien menée. L’idée de mettre en scène des fantômes est assez originale et sert véritablement le récit. En effet, outre l’évocation des ravages de la guerre, le personnage principal s’interroge sur sa condition de fantôme, son origine. Il se demande pourquoi il existe alors que tous les humains ne se réincarnent pas en fantômes. Nicolas de Crécy nous dresse le portrait d’une quête identitaire d’un peuple de façon très réaliste. Tout au long du livre, plusieurs autres fantômes vont avancer des théories sur leur origine. Ce questionnement les rend au fond très humains. En parlant des spectres, l’auteur parle aussi de nous.

Les amours d’un fantôme en temps de guerre   Nicolas de Crécy


L’écriture de Nicolas de Crécy est très poétique, fluide et touchante. Nous avons l'impression de filer au rythme des fantômes, nous ne pouvons nous arrêter de tourner les pages. Ce roman procure surtout beaucoup d’émotions et j’ai eu le cœur serré à de nombreuses reprises. J’ai aussi été ravie de la façon dont l’auteur parvient à lier le monde des fantômes à celui des hommes. A un moment du récit, il évoque même Anne Frank.

Les amours d’un fantôme en temps de guerre   Nicolas de Crécy


De plus, j’ai eu l’impression de sentir le personnage mûrir via le style d’écriture tout au long du récit. Le roman s’achève également sur une note plutôt sombre, mais malheureusement très réaliste, qui nous incite nous aussi à tenter de nous dresser à notre échelle, avec nos moyens, contre le mal.

Je vous recommande donc chaudement le livre de Nicolas de Crécy pour ses personnages attachants, son histoire originale, son style d’écriture poétique et ses magnifiques illustrations.


Les amours d’un fantôme en temps de guerre de Nicolas de Crécy publié aux éditions Albin Michel.

La vidéo de Lemon June: